Parce que j'ai toujours voulu que Pâquerette & Marcassin soit plus qu'une boutique, parce que j'ai toujours aimé écrire, j'ai eu envie de partager ici quelques mots.

Légers ou profonds, tendres ou douloureux, écrits rapidement ou réfléchis longuement mais toujours avec sincères et humbles.

J'en ajouterai sans doute régulièrement et j'espère, un jour, trouver le temps de donner naissance à des projets d'écriture plus aboutis...

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Équilibriste

Petite, je rêvais de rejoindre un cirque, de me balancer sur un trapèze, de toucher les étoiles.

Aujourd'hui, j'ai l'impression d'être une équilibriste.

Jour et nuit, j'essaie de trouver le juste milieu entre les envies, les besoins, les idéaux et les urgences.
J'essaie de trouver ma place et de dessiner les sentiers de la leur.
Mon cœur balance, chante, hurle parfois aussi.
Mon cœur se fatigue d'essayer de trouver ma place en jonglant avec les injustices et ce que je sais être vrai et bon.

Le monde change, parfois très vite, parfois trop lentement.
Je n'arrive pas à me résoudre à suivre la route d'un autre âge, celle qui va droit dans le mur.
Alors on jongle, on essaie de trouver un équilibre.

Depuis des années, comme tant d'autres j'ai compris que nos vies de ce côté du monde est trop souvent basée sur du vide, du creux, du toc, des valeurs qui n'en sont pas, lisses, injustes, inutiles, néfastes...
Régulièrement, j'ai l'impression que le basculement est tout proche, j'y crois, je l'espère et il me fait un peu peur aussi.
Alors je plonge la main dans la boîte qui se trouve dans ma poitrine, je pioche quelques petits papiers pliés, je les lisse entre mes doigts et je me souviens de ce qui compte.
Simplicité, autonomie, nature, beauté, respect, authenticité, poésie sont quelques uns des mots écrits sur ces bouts de papier.
On s'imprègne de ces mots et on revoit nos projets : on ne fera pas de travaux, on se contente de ce qu'on a déjà.

On se débrouille, seuls, en puisant tous les jours dans nos réserves de courage.

Je regarde fleurir les tournesols en souriant, j'arrache les plants de tomates malades avec des larmes dans la gorge, je le regarde déguster des framboises et des petits pois, tout nu, sous une couverture, je l'écoute chanter les noms de tous les champignons qu'il reconnaît, je lève la tête et je vois leurs certitudes voler au dessus de nous en me demandant ce qu'elles deviendront quand la renaissance arrivera.

Je rêve de simplicité, chez moi mais ici aussi.

J'essaie de redessiner les contours de cette pâquerette et de ce marcassin, je rêve de coudre plus, de dessiner et d'écrire.

Ta voix

J'ai peur d'oublier le son de ta voix mais je me souviens de tout le reste...

 

Je me souviens de tes longues mains dorées qui me semblent n'avoir jamais changé,

De la colline que faisait ton ventre lorsque je me blottissais contre toi pour savourer les hymnes qui te portaient.

Du parfum sucré du tabac de pipe qui embaumait ta barbe.

De la danse du crayon gris sur le papier quand tu traçais des chiffres de ton écriture en pattes de mouche pour essayer de m'aider à comprendre les mathématiques, "Au commencement était le Verbe", et tu souriais, fier et complice.

Je me souviens de nos voyages en train pour aller voir la mer grise et la caravane remplie de douceur, 

Des nuages de chocolat chaud au vrai cacao.

 

De la texture de tes cheveux devenus blancs, 

De tes yeux brouillés d'émotion quand tu as rencontré tes petits enfants, 

De la profondeur de ta respiration quand tu veillais sur nos moments de douleurs. 

 

Je me souviens de tes silences.

Je me souviens de ta fougue.

Je me souviens de ton pas rapide et de nos promenades dans la ville.

 

Je me souviens de ton amour infini et pudique, 

De tes tourments silencieux, 

De la façon dont tu nous faisais rire. 

 

Je me souviens de ta position un peu en recul, du regard que tu posais sur nous, sur mes enfants, de cette attitude, de cette sagesse que seuls ceux qui se sentent arrivés au bout du chemin peuvent avoir.

 

Je me souviens de toutes ces choses qui ne portent pas de nom mais qui me portent sur le chemin. 

 

Aujourd'hui tu n'es plus là physiquement et pourtant je commence à comprendre où tu es...

Dans la danse des buses qui tournent et sifflent au dessus de prairie, 

Dans les méandres de mes réflexions profondes, 

Dans les graines de tournesols qui sortent de terre,

Dans les cailloux sur le chemin qui attirent mon regard sans raison évidente ,

Dans mon calme apparent et mes coups de sang incompris, 

Dans les étoiles qui brillent plus qu'hier et dans le fin croissant de lune qui me rappelle ta bouche, 

Dans le bleu des yeux d'Abel,

Dans mes rêves un peu fous et ma crainte des lendemains,

Dans les nids douillets des mésanges, 

Dans ce savant mélange de sérénité et de profondeur qu'il faut arriver à adopter devant des enfants qui grandissent.

Dans le cœur de ceux qui restent et se souviennent de toi chaque jour. 

 

Tu seras toujours là.

Les mots

Parfois les mots flottent dans l'air.

Ils se cognent au plafond, virevoltent entre les branches.

Ils finissent rassemblés comme une auréole de bulles autour de ma tête.

Ils se faufilent entre mes idées et se frayent un chemin jusqu'à ma bouche.

Ils s'insinuent entre mes lèvres pâles.

Quelques fois ils ressortent par mes doigts.

Légers, graves, tendres, profonds.

Traits d'encre noire et brillante.

D'autres fois ils me retrouvent quand l'eau chaude rougit ma peau nue,

Je n'arrive pas à les attraper, à les retenir, à les enfermer à l'intérieur de ma boîte crânienne.

Ils glissent en même temps que les gouttes.

Gouttes et mots s'échappent par les petits trous de la baignoire.

Les mots s'offrent et se récoltent,

Les mots se faufilent et s'insinuent,

Les mots se savourent et font le tour,

Les mots se tressent en couronnes comme de minuscules fleurs sauvages.

Les mots se savourent comme des framboises gelées plongées dans un verre de lait.

Les mots se collectionnent et s'échangent,

Les mots s'envolent et s'accrochent,

Les mots s'emmêlent et se dessinent.

Parfois les mots se cachent.

Automne lointain

Dans le ciel et dans ma tête l'été prépare son départ. Il fait place à l'automne qui ne tardera pas à arriver.
Dans un carton, dans ma tête, mettre de l'ordre, ranger les "hier" qui deviennent des souvenirs :
Les équilibristes, la peau nue, les cheveux en bataille, la balançoire et le prunier.
Les bouquets minuscules, les yeux plissés, la peau mouillée et les salades de fruits.
Les orties et les pissenlits, le vert tendre, les promenades loin dans la tête, les clichés par milliers.

Bientôt le vent, les livres ouverts et le thé fumant, la cannelle et le roux.
Les parapluies et les courses folles, les bottes et les flaques.
L'ourse qui revient, l'ourse qui aimerait faire ses bagages.
Les clichés plus rares et la lumière moins présente, la douceur du nid.
Les collections de cailloux, de marrons, de feuilles dorées, de bouts d'écorce.
La laine, les couleurs qui réchauffent les regards, la peau qui frissonne.

Je me prépare à tresser des mètres de cheveux, je me prépare à accueillir cette saison que je retrouve chaque année avec un bonheur intime et discret.
Je me prépare à les voir partir vers de nouvelles aventures, escalader montagne et colline.
Mon cœur se serre, l'absence sera rude, le silence assourdissant mais je tenterai de récolter les brins qui serviront à construire le prochain nid.
Je les cueillerai à la fin de chaque journée sans avoir l'esprit occupé par les perles et les boutons.
Le four sera encore chaud et la cuisine humera le gâteau aux pommes.

Averses

Les marches grincent à chacun de mes pas, je n'entends plus leur bruit, je m'y suis habituée.

Les habitudes d'une mère qui ne voit pas ses enfants grandir.

Recouvrir les épaules dénudées pour ne pas qu'ils prennent froid.

Me taire, ne plus bouger, écouter pour entendre leurs souffles endormis.

Me taire, ne plus bouger, regarder pour voir leurs ventres se gonfler d'air et de songes.

Découvrir chaque nuit dans la pénombre les vestiges de leurs jeux nocturnes, les petits mots ou les dessins que remplissent les pages de leurs carnets.

Sourire dans le noir et sentir mon cœur fatigué battre aussi fort que le jour où ils sont sortis de mon ventre.

 

Rejoindre notre couche et m'étendre enfin dans les draps prune.

Sentir ma peau refroidie par les heures passées à lire à la lueur des bougies, la porte ouverte sur le jardin parce que je ne veux pas recommencer à m'habituer à vivre les portes fermées.

Sentir sa peau et me blottir tout contre lui, ses jambes et ses bras qui me transmettent la chaleur de ses rêves.

Savourer cette sensation si proche de celle qu'on peut ressentir quand on est assis sur un banc par une journée d'automne, quand le vent revient mais que le soleil est encore assez présent pour effacer la morsure des bourrasques.

Me blottir contre mon soleil endormi.

Laisser ma peau se réchauffer petit à petit.

Immobile, le chapelet des souvenirs s'égrainant entre mes doigts.

 

Les mots et les images arrivent comme des nuages vaporeux au dessus de mon oreiller.

Des nuages lourds d'idées m'offrant une douce pluie.

Les gouttes coulent dans mes cheveux, sur mes paupières closes.

Les phrases se forment, se suivent, ont un sens particulier.

Je pourrais rallumer la veilleuse, me redresser, prendre mon stylo, ouvrir le cahier et commencer à écrire mais j'ai l'impression que des mots aussi savoureux et sincères ne peuvent pas s'effacer.

J'ai l'impression qu'ils se gravent dans ma mémoire, qu'il me serait impossible d'oublier les suites de mots tellement authentiques.

Je ne veux pas perdre le fil des gouttes, des mots, des sons.

Je reste immobile et j'ouvre la bouche pour boire la pluie d'idées.

Je ne voudrais pas que les images s'évaporent en faisant taire l'obscurité. Je reste immobile et je me laisse emporter par le flot des traits.

 

Je me dis quelques fois que je devrais être raisonnable.

Je devrais fermer les fenêtres et les portes, baisser les volets pour empêcher la pluie d’inonder les draps et mon esprit.

Je devrais dormir et cesser de penser. Je devrais me reposer et clore mes paupières intérieures.

Une nouvelle journée d'habitudes m'attend.

Mais je n'ai ni la force, ni l'envie d'ouvrir un parapluie imaginaire pour échapper à cette douce averse.

Je suis comme une étoffe oubliée un soir d'orage, les fibres qui se gorgent d'eau, je suis une étoffe à la fois légère et lourde.

Les pensées m’inondent, je me laisse imbiber et flotter.

Je me laisse emporter, je vogue et je divague.

Les yeux se mélangent, ceux des mes tout-petits, ceux de mon grand homme, ceux de cet ami imaginaire dont la voix me berce.

Leurs regards perçants et apaisés, leurs paupières se referment si lentement, si tendrement.

Une seule âme pour plusieurs regards, l'esprit des êtres chers réunis en un spectre bienveillant.

Je ressens les lèvres qui se serrent sur mes seins, le picotement du lait qui jaillit, mes membres qui s'engourdissent, mon esprit qui s'élève et cette chaleur indescriptible.

La maternité, l'amour, l'appartenance et une amitié irréelle mais authentique.

La douceur, la sensualité et la communion qui ne peuvent se dire tout haut.

 

Immobile et à l'abri sous les plumes prune je voyage.

Je découvre les plaines et les montagnes, j'entends les coyotes gémir et les chevaux hennir.

Je n'ai pas besoin d'inventer ces habitudes qui me sont étrangères.

Le nuage surplombant mon oreiller m'offre ces sons et ces odeurs, ces teintes et ces mélopées sauvages.

Petite fille sans racine et sans valise je suis devenue femme d'ailleurs.

 

Immobile j'essaie de refermer mes doigts sur ces cadeaux, ces mots offerts par une averse d'idées.

Mes doigts ne bougent pas, mes paupières se referment et mon esprit s'envole.

 

Les suite de mots auront disparu à mon réveil, ma couche sera sèche et chaude.

Je n'aurai rien écrit, rien ne sera gravé que le souvenir de paysages qui ne se traduisent pas, qui ne se décrivent pas, qui ne se partagent pas.

Les mésanges

Les mésanges ne sont pas venues pondre dans le nichoir, cette année, papa.

 

Elles savaient peut-être que ce serait trop difficile pour moi de n'avoir plus personne avec qui partager cette joie.

 

Les grands sont devenus adolescents, ils viennent parler avec moi la nuit, de musique, de cinéma, de politique, du monde... J'espère réussir à leur offrir une oreille aussi attentive que toi, j'espère leur offrir un regard aussi pudique mais rempli d'amour et de bienveillance que toi papa.

Leurs esprits sont si brillants, tu serais fier de les voir, de les entendre.

On rit, on traverse des périodes tourmentées aussi...

J'ai souvent envie de t'appeler et de te demander conseil, papa.

 

Virgile siffle dans les allées du potager, il a semé des graines des courgettes et m'a aidée à en prendre soin. Je souris en me disant qu'au moins tu ne te sentiras pas obligé de les manger avec nous.

Un jour on est allé se promener, il était sur mes épaules et on parlait de toi, je lui ai expliqué que si tu me manquais si fort c'est parce que j'avais eu la chance d'avoir un papa génial. Il a compris que tu n'étais pas vraiment parti et que tu vivrais toujours dans nos souvenirs.

Il se souvient de toi.

Il me console les fois où je pleure sur le banc quand il va pêcher des tritons et des grenouilles.

Il ramasse de belles pierres pour toi quand on va se promener à la rivière.

 

Abel marche les mains derrière le dos. Il parle de toi, il ramasse des coquilles d'escargots pour toi.

Ses yeux clairs sont du même bleu marin que les tiens. Il a des yeux d'arsouille, tu sais et j'espère que son front se souviendra toujours des baisers remplis de tendresse que tu y avais posé. Il reconnaît les buses, les milans, les mésanges, les pies, les corneilles, les geais des chênes, les pics épeiches, les merles. Il plante les plumes qu'il trouve dans la terre où on se souvient de toi, en semblant croire qu'elles vont pousser.

Il parle si bien. Tu l'entends raconter ses rêves ?

 

Les mésanges ne sont pas venues, cette année, papa.

 

J'ai semé les graines du tournesol dont les pétales t'accompagnent.

Mes larmes ne les ont pas empêché de pousser.

Ils sont beaux mais moins majestueux que l'année dernière.

 

Nous avons adopté deux petites chèvres, papa. J'étais si heureuse quand nous avons traversé le village avec ces deux petites mignonnes et que nous les avons amenées dans la prairie mais je ne pouvais pas retenir les gros sanglots qui montaient dans ma gorge.

Depuis plus de 30 ans je chéris ce souvenir merveilleux de papy et toi m'apportant deux petites chèvres pour mon anniversaire.

 

Quand je retourne à Liège je pleure en voyant voler les pigeons au dessus de la Meuse, je pleure quand je vois passer le bus 21, je n'ai plus envie de m'arrêter au Delft et je suis obligée d'aller chercher moi-même les livres que je commande chez Pax.

 

Je ne sais pas si les étoiles brillent plus ou moins fort qu'avant mais je suis parfois si perdue sans toi.

Les mésanges ne sont pas venues, cette année, papa.

La Terre a fini sa course autour du soleil. Ce fut l'année la plus douloureuse de ma vie.

Tu es parti mais tu n'as jamais été aussi présent. Chaque jour des souvenirs me reviennent...

Les liens éternels que tu as tissé toute ta vie.

Les mésanges ne sont pas venues papa.

 

Mais on a trouvé une couleuvre à collier dans la prairie.

Les fleurs colorent le jardin.

Un crapaud vit sous le bac en pierre et mange les limaces du potager.

De nouvelles amitiés naissent.

Les buses volent et sifflent au dessus des sapins.

Des petites lumières adoucissent notre peine.

Mes petits sont comme l'eau, ils courent dans les ruisseaux que les enfants poursuivent.

Chaque jour les souvenirs de toi m'accompagnent.

Je prendrai le temps de les écrire, de trouver les mots pour décrire toutes ces images, toutes ces sensations, tous ces parfums qui me reviennent.

 

Papa, ce soir nous dormirons dans le jardin avec mes frères, ma sœur, maman et nous nous souviendrons de la chance que nous avons eue d'avoir partagé ta vie.

Loup dans la boue

Quand mes yeux se remplissent de brouillard ce sont ses poings d'enfant qui se serrent.
Il me conseille de me cacher à l’abri du béton et des herbes folles pour libérer mes paupières des larmes qui les inondent.
Précieux cœur de précieux enfant.
Cœur sauvage et noble d'enfant sauvage et noble.
Il lui aura fallu escalader les terrils et découvrir les vestiges d'un monde oublié pour connaitre le manque.
Sa voix vibre et se brise.
Les sanglots restent prisonniers de sa gorge.
Mais il est ma chair et mon sang.
Je reconnais les variations des amplitudes de ses regards.
Je sais qu'un morceau de son monde d'enfant noble et sauvage s'est écroulé.
Je sais que son enfance ne trouvera pas de compromis, de faux-semblant pour traduire la cruauté des décisions adultes.
Il ne tentera pas de mettre de l'ordre dans ses idées.
Il ne criera pas dans le vide comme je le fais trop souvent.
Il continuera à avancer, en parallèle, avec ses logiques extrêmes.

Je n'ai pas voulu déverser au pied de leurs racines encore fragiles l'aigreur et l'acidité qui rongent les rêves.
Nous avons avalé le long ruban de bitume jusqu'à ce que les troncs et les épines nous offrent leur ombre réconfortante.
Les rayons qui percent les vitres et font oublier l'acier.
Ouvrir les portes et s'enfoncer au cois du bois.
Suivre ses pas curieux et décidés.
La boue ocre de quelques flaques.
Mon loup, ma sauvagerie trempant le caoutchouc neuf dans l'eau rougie.
L'angle de son regard apaisé pareil à celui des rayons du soleil qui nous accueille.
L'observer de loin, admirant les dessins des ondes.
Motifs de la tristesse oubliée, des plaies qui guériront et se refermeront.
Le bonheur d'un instant retrouvé dans une flaque d'eau et de boue.

Le sourire qui ne se cache pas dans les lèvres mais se lit dans les yeux.

Quelques flaques à l'ombre des sapins.
La certitude qu'il puise sa force, sa sensibilité, sa noblesse et sa sauvagerie ailleurs que sur les bancs.
Le voir s'éloigner paisiblement et me sentir rassurée.
Le voir s'enfoncer calmement au coin du bois et me sentir légère.
Le voir se diriger vers notre rêve sauvage, noble, précieux et goûter la douceur des larmes émues.
L'imiter. Ne pas sourire avec les lèvres. Ouvrir ma poitrine et laisser battre librement mon cœur.
Feuilles et épines.
Flaques et boue.
Nuage et astre.
Ondes et traits.
Baies et pluie d'étoiles diurnes.

Me délecter de son regard grave, sensible, rieur, de ses pas sauvages mais paisibles.
Voir son âme virevolter à chacune des éclaboussures de cette noble et précieuse boue.

Pomme

Ses sourires et ses petits trésors.
Ses doigts qui s'ouvrent sur une paillette trouvée dans le gris de la cour.
Son regard malicieux, faussement honteux.
Le sucre coloré qui colle ses poings serrés.
Ses baisers par milliers.
Ses mots doux de craies et de feutres.
Ses amis imaginaires vivant dans l'arbre de notre jardin.
Les fleurs minuscules qu'elle dépose comme des pierres précieuses.
La tristesse qu'elle transforme en colère.
Les bouderies que font oublier les histoires fantastiques.
Ses dessins remplis de visages.
Ses paroles comme des nuages dans ma tête.
Ses joues couleur d'abricot.
Ne pas réussir à effacer mes sourires quand ses mensonges se transforment en contes de fée.
Son parfum, mélange improbable de pain et de chèvrefeuille.
Les mèches que je tresse et qui finissent toujours en fouillis.
Sa tendre sauvagerie.
Ne pas devoir faire d'effort pour l'imaginer en princesse parmi les roulottes.
Son corps grandissant qui se love contre le mien.
Le souvenir de ses grands yeux et l'odeur de mon lait.
Les matins où elle croit avoir oublié ses rêves qui reviennent après un verre de lait.
Imaginaire brut et pur d'une petite fille sur sa balançoire.
Ma pomme, ma louve, ma fille.

Lune des fleurs

J'aime les saisons qui se succèdent. Certaines sont plus longues et un peu plus rudes, ici sur notre terre haute de plat pays.

Quand le printemps arrive, les feuilles et les fleurs mettent plus de temps pour habiller les arbres et colorer les prairies qu'en ville. Mais, par chez nous elles sont plus nombreuses et plus sauvages.

Quand le printemps arrive, j'ai l'impression que le vert tendre des arbres qui se réveillent, le jaune vif des boutons d'or et des pissenlits, le blanc lumineux des fleurs de bord de chemin caressent ma rétine.

J'aime les traditions, les habitudes qu'on retrouve avec tendresse d'année en d'année.

Je suis née dans une famille qui a envoyé balader les traditions stériles, lourdes ou pesantes de leurs propres racines et qui vivait librement, au jour le jour, sans trop se soucier du calendrier.

Je ne cherche pas consciemment à inventer de nouvelles traditions mais chaque fois qu'une habitude se répète elle s'encre profondément dans mon cœur et rend mon âme joyeuse, légère et sautillante.

J'attends les anniversaires de ceux à qui j'ai donné la vie et de ceux que j'aime. Je décompte les jours comme une enfant impatiente, je confectionne et collectionne les cadeaux que je leur offrirai, je choisis soigneusement les cartes et les mots que je glisserai dans les paquets, je parcoure mes livres de recettes, je rêve des gâteaux que je préparerai, des bougies que j'allumerai, en remerciant le ciel de m'avoir donné des compagnons de vie que j'aime tant et en faisant le vœu qu'ils soient heureux et sachent à quel point ils comptent pour moi.

 

Depuis que j'ai appris à plonger mes mains dans la terre pour y déposer des semences, des graines, des petites pousses je sens mes propres racines qui courent partout au potager, dans le jardin, invisibles mais précieuses et salutaires.

Quand le soleil réchauffe le sol et fait naître les sourires, j'aime, chaque matin, aller découvrir les bourgeons qui s'ouvrent, les plantes qui poussent, dés mon réveil, en robe de nuit, à l’abri, cachée par les noisetiers et les sureaux. Ce sont les cadeaux que la vie m'offre pour me dire que mon passage sur cette Terre vaut la peine d'être vécu avec un mélange d'intensité et de légèreté, pour me rappeler que même quand le cœur saigne la nature continue de germer, de fleurir, de s'épanouir, que tout est cyclique, que la mort d'une plante ou d'un animal permet de faire naître les fruits et de faire de la place pour les prochaines générations, que le soleil et la pluie doivent se succéder sans cesse, que ce qui est réellement beau et pur nous entoure et qu'il suffit de s'agenouiller pour admirer une anémone sauvage ou lever les yeux pour se perdre dans les cieux cotonneux.

 

Depuis des années, j'attends l'arrivée du printemps et du jour qui m'a vue naître avec un mélange d'impatience et d'appréhension.

J’espérais, chaque fois quelque chose qui sorte du quotidien sans trop savoir quoi précisément. Je n'avais pas envie ou besoin de confetti, de feux d'artifice, de champagne ou de trésors qui n'ont pas de saveur pour moi. Je chéris les souvenirs de l'anniversaire le plus merveilleux de tous les temps, celui de mon enfance à la campagne. J'avais 5 ans, nous habitions une petite maison sans prétention (peut-être une ancienne ferme, je ne l'ai jamais vraiment su), nichée entre les prairies, en haut d'un petit chemin, à l'écart de la route. Nous jouions, avec mon petit frère à l'ombre du cerisier, j'étais persuadée qu'il était absolument impossible de rouler en ligne droite avec mon petit vélo et je faisais donc des cercles dans la cour carrée, entre les étables abandonnées. Les murs de la maison étaient tellement humides que les petites sculptures en pâte à sel fondaient, tout était petit et la vie était sans doute un peu rude quand on la vivait à hauteur d'adultes mais la petite fille que j'étais était heureuse, profondément heureuse, entourée d'un amour simple et si pur.

 

J'ai oublié certains noms et visages de mes rencontres adolescentes, j'ai oubliés certaines déclinaisons latines ou théorèmes mathématiques appris plus tard, mais les souvenirs de cette petite maison ne s'envoleront jamais ! Les chenilles sur les tiges de pissenlits, les arc-en-ciels qui se formaient dans les briques de verre ébréchées du hangar, le clapier à lapin et sa planche bancale, les colis venus d'Italie qui sentaient bon les champignons séchés, la trappe dans la cuisine qu'il fallait ouvrir pour aller chercher, dans le grenier, les caisses remplies de vêtements pour mon petit frère qui grandissait si vite, la maison voisine parfaitement imparfaite et fleurie du vieil Henri qui ne s'appelait sans doute pas Henri, la grosse pierre de sel que les vaches venaient lécher, les promenades en famille dans le bois de la Haute Folie, les soirées, blottis dans le canapé sous la couverture en laine beige et ocre, l'odeur si particulière de la chatte qui venait de mettre bas dans un nid de vieux tissus, le chasse-neige que j'attendais avec impatience quand la neige était tombée pendant la nuit, la table en bois qu'on sortait quand le soleil revenait, le grand bac rouge rempli de jouets que je redécouvrais à chaque fois, la camion trop petit pour moi mais si solide, la voix chaleureuse de Monsieur Leblanc qui nous disait quel temps il allait faire, le matin dans la salle de bain, l'eau de vie et les fruits qui barbotaient dans la bouteille, les robes et les déguisements cousus avec amour par ma maman magicienne qui savait transformer les petits riens pour faire briller les yeux de ses enfants...

 

Et puis, cette journée magique de mai. Au coin de l'étable, venant du petit chemin, je les ai vus arriver ; deux grandes silhouettes imposantes et rassurantes, une double représentation de la douceur paternelle, mon papa et mon papy, avec chacun une corde coincée dans la main, au bout de chacune des laisses de fortune, blanches comme les fleurs d'aubépine, avec leurs visages souriants, deux chèvres, mes joyeuses petites chèvres !

Nous sommes allés les installer dans le jardin, à côté de la balançoire que mon grand-père avec fabriquée de ses grosses mains bricoleuses. La balançoire sur laquelle j'ai fait virevolter mes rêves de petite fille libre et heureuse. Il avait soudé solidement des tubes métalliques et les avait peints en jaune (ma couleur préférée depuis toujours) et ses grosses mains travailleuses et si courageuses, celles qui ont réparé des trains, construit des maisons, servi de nid chaleureux et protecteurs aux bébés de plusieurs génération, ces mains d'or avaient peint des dizaines de coccinelles sur les tubes jaunes, petites bêtes à Bon Dieu qui me fascinaient tant que quand elles recouvraient l'allée qui traversait le potager des mes grands-parents.

Je ne me souviens pas si le soleil brillait dans le ciel, ce jour-là mais mon cœur était inondé d'une douce lumière.

J'ai reçu, ce jour-là, les cadeaux qui allaient forger mes attentes pour tous les anniversaires suivants.

J'ai vécu les mois de mai de la fin de mon enfance, de mon adolescence, des premières années de ma vie d'adulte en espérant sans doute, une surprise aussi grande, aussi belle, aussi exceptionnelle que cette journée magique de 1987.

 

Je crois que je commence à vieillir. J'ai trouvé deux petites chèvres, une grise et une brune, que nous sommes allés chercher avec une tripotée d'enfants qui nous suivaient, à l'autre bout du village. Ce n'était pas mon anniversaire, ce n'était pas une surprise mais des grosses larmes ont quand même coulé sur mes joues, en espérant que mon papa, assis sur le bord d'un nuage, me voyait, si heureuse et si émue, tenant, à mon tour, en laisse ces chèvres qui représentaient à elles seules le bonheur d'une enfance magique et de tout ce qu'il m'a offert et qui ne porte pas de nom.

 

Je crois que je commence à vieillir. J'ai compris que je devais garder comme le plus précieux des souvenirs cet anniversaire magique, là dans ma poitrine, sous mon cœur qui se fatigue de battre si vite. J'ai enveloppé ce souvenir d'un linceul tissé avec des herbes folles et des pâquerettes, il a un goût de fraises et le parfum des premiers rayons de soleil printaniers qui réchauffent les épaules nues.

 

Depuis quelques années je cultive des traditions nouvelles. Pour mon anniversaire, j'oublie un peu les listes des choses à faire, le potager et ses légumes pour ne penser qu'aux fleurs. Je sème des graines, je choisis dans les allées d'une pépinière un peu perdue les fleurs les plus jolies et les plus simples, des fleurs jaunes et blanches que je rempoterai et qui égaieront la nouvelle saison ensoleillée, mes proches m'offrent des arbres fruitiers, des lilas, des plantes qui me permettent de transformer le jardin en un petit paradis sauvage de quiétude.

Je cueille le jour, je bois du thé, je me promène, j'essaie d'être légère et je savoure toutes les marques d'affection qui pleuvent sur cette journée qui se doit d'être simple pour qu'elle ait du sens.

 

Cette année, le printemps a eu du mal à s'éveiller, il a continué de faire froid, on avait l'impression que quelqu'un versait des seaux d'eau au dessus des fenêtres.

Cela n'a pas empêché ceux qui forment ma grande famille de venir nous rejoindre pour profiter de quelques moments complices et d'un repas improvisé.

Cette année, les fleurs de printemps sont timides mais une graine précieuse remplissait le ventre de celle que j'ai attendue avec tant d'impatience et de bonheur, ma petite sœur était toute ronde et resplendissante. A l'intérieur d'elle, grandissait son premier enfant, ma filleule, la première cousine de mes enfants.

En plus des attentions, des cadeaux, des

bisous

et des mots doux reçus cette journée, je garderai le souvenir de ce chaton, posé sur la colline qu'était devenu le ventre de ma sœur.

Nous avons beaucoup parlé, essayé d'imaginer cette petite fille déjà tant aimée qui aurait dû voir le jour aux environs de l'anniversaire de mon dernier né. Nous avons souri en imaginant, le cousin et la cousine partager leur gâteau d'anniversaire, l'été prochain.

Il restait plus d'un mois pour terminer à préparer le nid de cette petite mésange, pour trouver le temps de coudre les premiers petits vêtements qu'elle porterait.

 

La vie réserve parfois des surprises...

 

Un petit ruisseau s'est mis à couler entre les jambes de ma sœur. L’œuf se fendillait et la petite mésange était impatiente.

Ma petite sœur, forte, courageuse, solaire et un peu sauvage, comme toutes les mères qui donnent naissance à leurs petits, s'est ouverte. Le voyage qui la menait vers la maternité avait commencé sans qu'elle ne le sache vraiment. Elle a parcouru une partie du chemin seule, silencieuse et remplie de la sagesse de toutes les mères du monde qui l'ont précédée.

 

La lune était pleine cette nuit-là, ronde et majestueuse comme une femme qui devient maman.

Ils n'ont pas eu le temps de danser, mais ils étaient réunis pour la plus belle et la plus grande aventure que la vie leur a offert. Les chants étaient graves, profonds, instinctifs et aussi anciens que la vie.

L'aube est arrivée, la lune des fleurs est partie se coucher en déposant dans leur bras protecteurs, une toute petite fille pleine de vie.

Plus rapide qu'une étoile filante, Selma a commencé à faire danser les cœurs de tous ceux qui l'attendaient.

Dorée comme le miel et les abricots, remplie de promesses comme une graine de tournesol, douce et chaude comme le lait elle inonde le monde d'une lueur poétique.

Elle ancrera ses racines ici et là-bas, elle rappellera à ceux qui l'auraient oublié que les rêves naissent des rencontres.

 

Je n'aurais jamais imaginé être transportée par un amour si puissant pour un bébé qui n'est pas sorti de mon ventre et pourtant Selma occupe toutes mes pensées et je me réjouis de souffler les bougies de mes prochains gâteaux d'anniversaire avec ma précieuse filleule sur les genoux.

Merci, délicieuse petite fille de nous rappeler que la vie est belle, précieuse et si douce !

Je suis allée souffler un pissenlit dans la rivière en faisant le vœu que tu puisses bientôt rejoindre ta maman, ton papa et ton grand frère, dans votre nid et surtout que ta vie soit remplie de magie, de grands et de petits bonheurs, de rires, de chants et d'émerveillements.

Depuis que tu es arrivée, le soleil brille, le ciel est parfaitement bleu, les fleurs éclosent les unes après les autres et les oiseaux chantent, signe qu'il veille sur toi avec toute sa douceur paternelle.

 

Je t'offrirai des mots et des promenades, des fleurs et des étoiles, des sourires et des poèmes, des couleurs et des chants. Je t'apprendrai à cultiver les rêves, à faire pousser les petits pois, à te perdre dans les livres, à préparer des crêpes, je t'emmènerai dire bonjour aux chèvres, dans la prairie et faire des bouquets des petites fleurs sauvages dont on ne connaît pas le nom.

Je regarde ma petite sœur devenir maman, protectrice comme une louve, douce comme une chatte, réconfortante comme une ourse et mes larmes coulent.

Jusqu'à mon dernier souffle, et après encore, je t'aimerai petite Selma !

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Depuis que tu es parti le monde ne tourne plus très rond.

Je me demande souvent si c'était toi qui, ton casque sur les oreilles avec un hymne qui t'émouvait aux larmes, une cigarette coincée entre tes longs doigts avait en charge de faire tourner le monde, d’insuffler un certain équilibre dans le chaos.

Mon monde, notre monde s'est écroulé quand tu es parti mais je n'imaginais pas l'emprise que la perte de toi pourrait avoir sur l'univers.

Je sais aujourd'hui que la douleur et le manque ne disparaîtront jamais, ils ne s'estomperont pas, j'apprends à vivre avec cette perte, cette douleur et ce vertige.

Certains jours, j'arrive à cueillir les moments doux et sereins, je me promène légère malgré la lourdeur de mes courbes, je m’enivre du silence ou des éclats de rires, je laisse les herbes et les feuilles chatouiller mes paumes, mon esprit virevolte et les souvenirs de toi font partie du côté ensoleillé de mon cœur.

Parfois je m'étonne qu'un nuage si lourd éclate au dessus de moi, il pleut des larmes d'absence et d'angoisse qui m'étouffent, me font subitement et cruellement manquer d'air.

Je me souviens de la théière que tu m'avais offerte et que j'ai jetée, avant de déménager, parce qu'elle était cassée... Mes jambes ressemblent à du carton oublié dehors, une nuit d'orage, elles ne me portent plus et tout le monde me regarde pleurer sans comprendre pourquoi je pense subitement à toi en ouvrant la porte du vaisselier.

Depuis que tu es parti le monde ne tourne plus très rond.

Je trouve difficilement ma place dans ce nouveau monde. Est-ce la preuve que je vieillis ? J'ai l'impression que quelqu'un a bousculé le plateau de jeu de dames et que je ne retrouve plus mes pions, papy dirait que « je ne retrouve plus mes jeunes »...

Les mots n'ont plus le même sens que celui que je leur avais toujours donné.

Quelqu'un semble voler les crayons de couleurs aux teintes « entre-deux », les nuances disparaissent parfois si brutalement et je suis perdue dans ce monde en noir et blanc, trop contrasté pour mes yeux bleu-vert.

Je me retrouve face aux certitudes adolescentes de mes grands enfants et je suis parfois sans voix.

Je les écoute attentivement, j'essaie de me taire pour comprendre le chemin de leurs pensées mais certaines ruelles sont des impasses trop sombres qui ne me mènent nulle part.

C'est sans doute la preuve que je vieillis.

Dans mon crâne il y a plusieurs personnes. Il y a cette jeune fille chanceuse, aimée, respectée mais révoltée, une adolescente à fleur de peau au discours si assuré qui se fait surprendre par des bouffées d'émotions trop vives. Je me souviens de cette certitude propre à l'adolescence. Je me souviens de toutes ces discussions où il me semblait si urgent, vital, nécessaire de brandir mes idées et mes opinions (pas encore affûtées ou polies par la vie et ses expériences), mes goûts, mes découvertes comme les étendards d'une nouvelle révolution.

Je te revois installé dans un fauteuil. Je n'entends plus vraiment ta voix mais le parfum des cigarettes qui s'entassent dans le cendrier, du café sur la petite table à côté de toi et l'odeur indescriptible que chacune des maisons que nous avons habitées me chatouillent, encore aujourd'hui, les narines.

Tu savais écouter, tu ne te laissais perdre, tu savais essayer de comprendre en éclairant nos discussions de tes valeurs et de ton expérience sans mépriser notre jeunesse et notre fougue.

Ton intelligence et ta culture étaient humbles, discrètes mais aussi si vives.

Dans mon crâne, quand je discute avec mes grands enfants, j'entends aussi la voix de celle que je suis devenue. Celle qui a poli son cœur de tant d'expériences et d'émotions, celle qui a porté la vie, celle qui a nourri de son lait des petits d'hommes, celle qui a construit, déconstruit, aimé follement, lu, écrit, chanté, rêvé, espéré, celle qui a dû apprendre à marcher avec des cailloux dans les chaussures, celle qui a ajouté, au fil des années et des chemins empruntés de plus en plus de nuances à sa palette d'émotions et de pensées.

J'ai vieilli et j'oublie peut-être parfois la puissance des certitudes adolescentes... C'est dans ces moments que tu me manques tant !

Quand, dans mon crâne les voix se mélangent, j'aimerais pouvoir fumer des cigarettes avec toi, boire du thé à tes côtés pendant que tu sirotes un café noir sur la table en bois que maman a poncé et repeint tant de fois mais qui garde les souvenirs de nos repas, de nos discussions douces, passionnées ou enflammées sur la façon dont le monde tourne.

Depuis que tu es parti je comprends mieux ce don si subtil que tu avais, celui de nous accompagner sur les chemins que nous avons choisis, avec ton amour infaillible, pudique et tendre à la fois.

Je rêve de la vieille dame que je serai, je rêve de la chance d'avoir devant moi une longue route, j'ose l'imaginer plus longue que la tienne.

Je me demande si mes enfants auront trouvé dans mes paroles et mes regards un peu de cette magie qui me viendrait de toi.

Je me demande si j'arriverai à concilier les voix, les doutes et les certitudes de celle que j'étais et de celle que je suis devenue.

Je rêve que quelqu'un, un jour, remarque dans mon regard cette étincelle née de la fougue et de l'expérience, ce regard unique que j'ai rarement croisé mais qui m'a toujours émerveillée.

Cette tendresse de ceux dont la route a été longue même si elle s'arrête subitement comme la tienne. Ce regard que tu avais, un jour de printemps dans l'enclos des poules en regardant mes petits sauvageons ; tu m'as dit sans les quitter des yeux « Ce sont vraiment des enfants de la campagne ». A ce moment précis j'ai eu l'impression que tout l'amour du monde avait atterri au pied de la prairie. Ta phrase était courte, simple et pourtant, ce jour de printemps, j'ai eu l'impression d'avoir réussi à faire de mon passage sur Terre quelque chose de précieux.

Je m'en souviens à chaque fois que nous passons des moments hors du temps en compagnie de celle qui est devenue, mine de rien et sans chichi une amie précieuse, à brosser les chevaux dont tu avais si peur et qui pourtant apportent tant de sérénité à mes petits garçons de la campagne.

Les seules personnes que j'ai connues et qui partageaient avec toi ce regard si particulier sont âgées : ton génial et précieux papa, roi de la tendresse et de l'amour paternel, une petite dame dans notre village à qui les petits aimaient ramener des bouquets de fleurs après nos promenades dans les bois et qui leur offrait en échange des fraises de son jardin, une petite dame qui semblait envelopper ceux qu'elle regardait d'un nuage de bonté, une petite dame qui s'est éteinte alors que le village était recouvert d'une couche de neige cotonneuse et à qui nous avons offert une dernière petite fleur avec Abel.

Tu m'inspires, tu me portes, les souvenirs de toi m'émerveillent, je les cultive comme les fleurs que je protège des attaques des gastéropodes dans ce jardin qui m'offre le réconfort et la force que tu ne peux plus m'offrir que de loin.

Cette nuit, j'ai mal dormi, j'avais froid malgré les petites bouillottes humaines blotties dans chacun de mes bras moelleux. Mes rêves étaient étranges, trop rapides, trop nombreux. Ils avaient ce goût étrange de fer, ils piquaient la langue et me réveillaient sans cesse dans une espèce d'urgence.

Ce matin, Nina Simone chante dans la maison presque vide. Ce matin, j'ai échangé quelques mots remplis d'espoir avec ma petite sœur qui traverse la ville dans un des bus jaunes que j'ai détestés à une époque et qui aujourd'hui ont rejoints le nuage des souvenirs de toi ; ma petite sœur le ventre rempli d'une toute petite fille qui te connaîtra à travers les mots, les gestes dont nous avons hérité de toi.

J'ai mal dormi, la maison est vidée d'une partie de ces humains, ceux qui restent s'occupent tranquillement et pour une fois je partage cette tranquillité.

Je ne range pas, je ne travaille pas mais je ne ferai pas de sieste non plus.

J'écoute de la musique en buvant du thé trop sucré, j'aligne les mots comme ils me viennent, je sors dans le jardin enneigé pour fumer ; parce que si j'ai hérité de ton addiction pour le tabac, contrairement à toi je n'aime pas voir la maison remplie de nuages gris clair, presque opaques et je déteste cette odeur de tabac froid qui imprègne tout.

Je me demande si l'envie de partager ces mots réussira à franchir les barrières de la pudeur qui me vient également de toi.

Je ne suis sans doute pas la seule à vieillir en ayant du mal à trouver ma place dans ce monde qui va si vite et me semble ne plus tourner très rond.

Certains de ceux qui ne t'ont jamais connu ont sans doute déjà ressenti ce vertige qui m'envahit quand je me rends compte que tu es parti.

Ma voix disparaît noyée par une flaque de larmes quand j'ouvre la bouche et que j'aimerais échanger à propos de tout ça... Je ne pense pas que j'aimerais en parler de vive-voix mais cela n'empêche pas les mots de se bousculer dans ma tête... Je les laisse sortir par mes doigts et noircir les pages.

J'ai rarement ressenti un sentiment aussi fort, se rapprochant du réconfort en lisant des mots qui traduisent avec précision mes pensées, mes sentiments, mes rêves, mes espoirs ou mes peines.

Je vibre si profondément en savourant les écrits de certains hommes, des poètes, des penseurs solitaires, transmettant leur amour de la marche et de l'oisiveté, de l'observation silencieuse de la nature, ils m'offrent une parenthèse remplie de profondeur, à moi la femme, mère de famille nombreuse, occupée et accompagnée jour et nuit, moi qui ai parfois consacré si peu de temps aux mots lus ou écrits, ces dernières années...

Notre maison ne sera sans doute jamais parfaitement rangée parce qu'elle est remplie de trop de personnes qui trouvent mieux à faire que de ranger la vaisselle ou de chasser les poussières et je pense que je vais m'accorder le droit d'avoir d'autres choses plus intéressantes à faire aussi, aligner et partager quelques mots qui n'ordonneront pas le chaos de monde mais qui me permettront peut-être d'y ajouter un peu de nuances.

Je crois que j'aimerais recommencer à écrire. Je me demande s'il est prétentieux d'avoir envie de partager les résultats de quelque chose de si profond et personnel à la fois...